« Les manettes de Wittgenstein » de Christopher Benfey

Illustration : Deni Pramadita

Les manettes de Wittgenstein

Christopher Benfey

Qu’y avait-t-il au sujet des poignées (poignées de porte, manches de hache, anses de brocs et de vases) de si subjuguant pour les penseurs de Vienne et de Berlin dans les premières décennies du XXe siècle, faisant écho aux considérations antérieures sur le même thème en Amérique et en Grèce antique ?

Ludwig Wittgenstein, comme on le sait, a abandonné la philosophie après avoir publié son célèbre Tractatus Logico-Philosophicus en 1921. Il choisit de se consacrer plutôt au jardinage, dans une communauté monastique située dans les faubourgs de Vienne, où il campa durant quelques mois dans une cabane à outils. C’était en partie pour le ramener dans « le monde » que sa sœur Margarete (Gretl) l’invita à rejoindre l’architecte Paul Engelmann pour concevoir sa nouvelle maison, une structure moderniste rigoureuse, qui, désormais beaucoup changée, abrite aujourd’hui l’ambassade de Bulgarie.

La participation de Wittgenstein au projet fut relativement limitée selon son biographe Ray Monk, bien qu’Engelmann lui-même, par modestie professionnelle ou peut-être par ambivalence au sujet du produit fini, ait affirmé que la collaboration avait été plus étendue :

« Son rôle dans la conception de la maison concernait principalement la conception des portes, des fenêtres, des radiateurs et des serrures de fenêtres. Ce rôle n’est pas aussi marginal qu’il ne le paraît au premier abord, car ce sont précisément ces détails qui confèrent à la maison, par ailleurs assez simple, voire laide, sa beauté singulière. L’absence totale de toute décoration externe donne un aspect sévère, atténué seulement par les proportions gracieuses et l’exécution méticuleuse des éléments conçus par Wittgenstein. »

Wittgenstein a accordé ce que Monk appelle « une méticulosité presque fanatique à des détails comme les poignées de porte, en particulier, poussant les serruriers et les ingénieurs aux larmes quand ils cherchaient à respecter des standards apparemment impossibles à atteindre. La poignée de porte tubulaire non peinte conçue par Wittgenstein pour la maison de Gretl reste le prototype de toutes les poignées de porte de ce style encore en vogue au XXIe siècle. (Thomas Bernhard évoquait sûrement son idole, Wittgenstein, quand il soutint à un ami que le seul moyen de remplacer exactement une poignée de fenêtre cassée était de trouver une poignée de
fenêtre identiquement cassée.)

Monk affirme, plus d’une fois, que ce travail de conception a « ramené » Wittgenstein à la philosophie. La société viennoise joue un rôle central pour Monk, qui reproduit le portrait de Gretl peint par Klimt et fait observer qu’elle présenta son frère à un influent professeur de philosophie à l’université de Vienne. « Par son travail pour Gretl », écrit Monk, « Wittgenstein a été ramené à la société viennoise, et finalement, à la philosophie. »

Mais je doute que son retour à la philosophie trouve ses raisons dans les relations sociales, qui ont toujours été ambigües pour l’antisocial Wittgenstein. Je préfère croire que ce qui l’y a poussé se trouvait dans la poignée elle-même. Car lorsque Wittgenstein est revenu à la philosophie, l’idée qui le motivait par-dessus tout était que la nature du langage avait été mal comprise par les philosophes, « y compris, dit-il victorieusement, l’auteur du Tractatus[1] ». Il en était venu à croire que les mots ne donnaient pas, avant toute chose, une image de la vie – le mot « serpent » représentant ou sonnant comme un serpent réel. Ils étaient mieux appréhendés comme faisant partie de l’activité de la vie. En tant que tels, ils ressemblaient davantage à des outils. (Comme le veut l’argument célèbre de J. L. Austin, nous faisons des choses avec les mots : des choses comme « remercier, jurer, saluer, prier », selon une liste établie par Wittgenstein lui-même.) Wittgenstein a écrit ce qui suit dans ses historiquement décisives Recherches philosophiques (1953) : « Pense aux outils qui se trouvent dans une boîte à outils : marteau, tenailles, scie, tournevis, mètre, pot de colle, colle, pointes et vis. — Les fonctions de ces objets diffèrent tout comme les fonctions des mots. » Les mots peuvent sembler similaires, particulièrement lorsque nous les voyons imprimés, et surtout « quand nous philosophons ! ».

L’analogie que dressait Wittgenstein était précisément celle des manettes et des poignées.

« C’est comme lorsque nous regardons le tableau de bord d’une locomotive. Il s’y trouve des manettes qui se ressemblent toutes plus ou moins. (Ce qui est compréhensible, puisqu’elles doivent toutes pouvoir être actionnées à la main.) Mais l’une est la commande d’une manivelle que l’on peut faire tourner de façon continue (elle règle l’ouverture d’une soupape), une autre celle d’un interrupteur qui n’a que deux positions — marche ou arrêt —, une troisième est la commande d’un frein — plus on la tire, plus elle freine —, une quatrième celle d’une pompe — elle ne fonctionne que quand on la fait aller et venir. »

C’est sur l’utilité des poignées que Wittgenstein insiste ici. « The pump don’t work ’cause the vandals took the handles[2]. »

L’utilité des manettes et des poignées a aussi attiré l’attention du sociologue Georg Simmel, qui pensait néanmoins que l’utilité n’était pas tout. Dans son brillant essai datant de 1911 intitulé L’Anse, Simmel avançait que l’anse d’un vase faisait le lien entre deux mondes, l’utilitaire et le non-utilitaire. Un récipient, selon Simmel, « contrairement à une peinture ou à une statue, n’est pas censé être isolé et intouchable, mais il doit remplir une fin, ne serait-ce que symbolique. Car il est tenu dans la main et entraîné dans le mouvement de la vie pratique. » 

« Ainsi le récipient se trouve dans deux mondes à la fois : tandis que la réalité est sans rapport avec l’œuvre d’art “pure”, et qu’elle est en quelque sorte consommée dans celle-ci ; le vase est revendiqué, par la réalité, comme objet manipulé, rempli, vidé, prononcé et mis ici ou là. Cette double nature du vase s’exprime le plus résolument dans son anse. »

Pour Ralph Waldo Emerson aussi, les poignées avaient une double nature. « Chaque chose a deux poignées », écrivait-il dans son discours The American Scholar, « méfiez-vous de la mauvaise. » Stanley Cavell note que cette mise en garde cryptique « a elle-même deux poignées ». Outre le rappel bien connu qu’un argument a toujours deux faces, Emerson exhorte les savants à ne pas se détacher, en pensée,
de ce qu’il appelait dans un autre essai « la ville et les fermes ». Dans le résumé que Cavell fait d’Emerson (que lisait Wittgenstein pendant son service militaire au moment de la Première Guerre mondiale), la pensée et l’écriture efficaces requièrent, de la part du savant, une certaine « jumellité des mondes, des mots », un chevauchement du monde pratique et du monde philosophique, tout comme l’anse de Simmel. 

Les spécialistes ont depuis longtemps supposé qu’Emerson – qui de manière évasive nomme sa source « le vieil oracle » – aurait trouvé son aphorisme au sujet des deux poignées dans le Manuel attribué au philosophe stoïque grec Épictète. Mais je pense qu’il les a chipées (comme les vandales de Dylan) dans une source plus immédiate : l’essai de 1827 de Thomas De Quincey intitulé « De l’assassinat considéré comme un des beaux-arts » :

« Toute chose, en ce monde, a deux anses. L’assassinat, par exemple, peut être saisi par son anse morale (comme on le fait en général en chaire ou à Old Bailey[3]) ; et c’est là, je le confesse, son côté faible ; mais on peut aussi en traiter esthétiquement, comme disent les Allemands, c’est-à-dire par rapport au bon goût. »

De Quincey raconte alors l’histoire d’un incendie, dans une fabrique de pianos de Londres, auquel son ami Coleridge avait assisté : ce dernier, interrompu dans son thé de l’après-midi, y exprime sa déception que l’incendie n’ait pas été un spectacle plus esthétiquement plaisant.

Robert Frost a-t-il aussi été inspiré par l’essai de Quincey sur l’assassinat dans cette captivante série d’associations (apparemment) libres, issue d’une entrevue de 1916 ?

« L’amour, la lune et le meurtre ont, par consensus, de la poésie en eux. Mais elle est aussi ailleurs, par exemple dans le manche de hache d’un bûcheron canadien-français… Vous savez que les bûcherons canadiens-français taillent leurs manches de hache, en suivant la courbe du grain[4], et ils sont robustes et beaux. L’art devrait suivre les lignes de la nature, comme le grain d’un manche de hache. »

Bien sûr, on peut considérer que Frost fait allusion à d’autres choses – ici, et dans son poème connexe The Axe Helve, dans lequel un bûcheron canadien-français nommé Baptiste dénigre un manche de hache fabriqué à la machine, montrant avec l’ongle de son pouce la manière dont le grain paraît « à travers le long serpentin dessiné sur le manche / comme les deux traits du signe du dollar ». Les manches représentent ici la manière dont la poésie de Frost a suivi les rythmes tortueux, et peut-être non commerciaux, du langage ordinaire : le grain, ou ce qu’il a appelé les « sons de phrases ». (« Je connaissais chaque entaille et chaque rayure par cœur », dit le Crusoé d’Elizabeth Bishop[5] à propos de son couteau bien-aimé, « la lame bleuâtre, la pointe cassée / les lignes du grain du bois sur le manche ».)

Une telle vision de la manière dont le grain du bois doit dicter les lignes du manche – rappelant la manière dont Michel-Ange a prétendu libérer la statue, emprisonnée dans un morceau de marbre – semble à l’opposé de l’éloge des modèles antérieurs fait par Gary Snyder dans son poème Axe Handles. Dans celui-ci, son fils souhaite remplacer le manche manquant d’une hachette et Snyder suggère qu’ils réutilisent un manche de hache cassé.

Alors je commence à façonner le vieux manche
Avec la hachette ; et la formule
Apprise d’abord d’Ezra Pound
Sonne à mes oreilles !
« Quand on crée un manche de hache,
        le modèle n’est jamais très loin. »

Snyder fait remonter la citation à une source chinoise du IVe siècle, traduite pour lui par son propre professeur, Chen. « Et je comprends », conclut-il dans une révélation soudaine : « Pound était une hache, / Chen était une hache, je suis une hache / Et mon fils un manche, qui bientôt / Façonnera lui aussi, modèle / Et outil, ruse de la culture, / Notre manière de continuer. » Les modèles de Snyder n’ont pas la précision mécanique décriée par Baptiste, ils ressemblent plutôt au modèle qu’un auteur de sonnets a en tête lorsqu’il place le stylo sur le papier.

Snyder invoque l’idée de tradition littéraire comme « legs », transmis du père au fils et du maître à l’élève, « notre manière de continuer ». Dans une telle transmission, la hache remplace le stylo (dans un contexte différent, Snyder compare l’ordinateur portable à une petite tronçonneuse). Dans son éloge séduisant de la « ruse de la culture », Snyder rappelle l’assertion émouvante d’Elias Canetti : « Ce sont les activités silencieuses et prolongées de la main qui ont créé le seul monde où il nous importe de vivre[6] ».

Y a-t-il quelque chose d’inachevé ici ? La remarque entre parenthèses de Wittgenstein, par exemple, selon laquelle les manettes se ressemblent, comme frères et sœurs, a-t-elle eu une importance quelconque ? « Il s’y trouve [dans une locomotive] des manettes qui se ressemblent toutes plus ou moins. (Ce qui est compréhensible, puisqu’elles doivent toutes pouvoir être actionnées à la main.) » Pour Wittgenstein, ces manettes semblent momentanément prendre vie ; elles sont animées. Les poignées, pour les potiers, sont souvent la partie la plus vivante du récipient ; ce qui est compréhensible, puisqu’elles doivent toutes pouvoir être saisies à la main. Dans une incursion spéculative du même genre, Simmel imagine la poignée – pensez ici aux grenouilles fantaisistes qui sont parfois perchées sur la porcelaine chinoise ou aux anses serpentines des cocottes de la céramiste Karen Karnes – comme descendant subitement sur le récipient, venant d’un autre monde, plus pratique. « Ce contraste entre le vase et l’anse est plus accentué lorsque, comme cela se produit souvent, l’anse a la forme d’un serpent, d’un lézard ou d’un dragon », note Simmel. « Ces formes suggèrent l’importance particulière de l’anse : il semblerait que l’animal ait rampé sur le vase de l’extérieur, pour être incorporé dans la forme complète, seulement, pour ainsi dire, comme une arrière-pensée. »


Ce texte a été inspiré par une demande d’un ami qui me pressait de formuler quelques remarques sur le thème de l’« argile utilitaire » pour un rassemblement de potiers professionnels devant se tenir en septembre prochain à Gatlinburg, Tennessee. Peu enclin à me laisser entraîner dans un face à face entre les partisans de l’art et ceux de l’artisanat (une impasse, s’il en est), je suis tenté d’adopter une approche conciliatrice, une main – ou plutôt une anse – tendue au-dessus de cette division impérissable. Bien que je ne sois jamais allé à Gatlinburg, le premier fiancé de ma mère, un objecteur de conscience quaker, travaillait dans un camp forestier aux abords de la ville pendant la Seconde Guerre mondiale, remettant en état des sentiers dans le Parc national de Smoky Mountain et contribuant à un bulletin d’information ronéotypé intitulé The Double-Axe (« La Double Hache »). Il s’est noyé dans un accident de canoë après la guerre, et certaines choses qu’ils possédaient se sont finalement retrouvées entre mes mains, y compris sa raquette de tennis, comme je l’ai écrit il y a longtemps dans un poème intitulé To the Man Who Almost Married My Mother : « Ma main a usé jusqu’à lisser / le manche de votre raquette. »

– pour Stanley Cavell


[1] C’est-à-dire lui-même plus jeune.

[2] « La pompe ne marche pas parce que les vandales ont pris les poignées. » Paroles de Subterranean Homesick Blues de Bob Dylan.

[3] Nom d’une prison de Londres.

[4] Le sens de ses fibres.

[5] Dans son poème Crusoe in England.

[6] Elias Canetti, Masse et Puissance.


Traduit de l’anglais par Brice Le Stunff.

Ce texte a été publié pour la première fois en mai 2016 par la New York Review of Books sous le titre « Wittgenstein’s Handles ». Toutes les notes sont des notes de traduction.

Les termes « manette », « poignée », « anse » et « manche » sont tous des traductions du terme unique anglais handle. Dans la version originale en allemand des Recherches philosophiques (ou Investigations philosophiques dans la traduction
plus ancienne), le terme utilisé au même endroit par Wittgenstein est Handgriff.

Deux des poèmes mentionnés dans ce texte sont disponibles en ligne : Crusoe in England d’Elizabeth Bishop et Axe Handles de Gary Snyder.