« L’homme dans le miroir » de Dale Wimbrow

En préalable à la publication d’un article de recherche en psychologie sur le pardon intitulé « La bise des hérissons », nous vous présentons une adaptation en français du poème de Dale Wimbrow publié en 1934, The Man in the Glass. Pour consulter le texte original en anglais du poème, cliquez ici.

 

L’homme dans le miroir

Dale Wimbrow


Quand on obtient ce que l’on désire dans notre lutte pour soi

Et que le monde vous fait pour un jour roi 

Jetez un œil à votre miroir

Pour entendre ce que cet homme a à vous dire.


Car ni votre père, ni votre mère, ni votre femme

Ne seront en dernier lieu vos juges

L’homme dont le verdict est suprême

Est celui qui, dans le miroir, vous fixe en retour.


Quelques-uns vous verront comme honnête, aimable

Comme quelqu’un de formidable

Mais pour l’homme dans le miroir, vous serez miséreux

Si vous ne pouvez le regarder dans les yeux.


Il est celui à satisfaire, et peu importe le reste

Car il est avec vous limpide jusqu’à la fin

Votre examen le plus difficile, le plus dangereux sera un succès

Si l’homme dans le miroir est un copain.


Vous pouvez au fil des années berner le monde entier

Recevoir en récompense des tapes sur le dos 

Mais chagrin et larmes seront votre dernière rétribution

Si vous avez trompé l’homme dans le miroir.

 

« Les manettes de Wittgenstein » de Christopher Benfey

Illustration : Deni Pramadita

Les manettes de Wittgenstein

Christopher Benfey

Qu’y avait-t-il au sujet des poignées (poignées de porte, manches de hache, anses de brocs et de vases) de si subjuguant pour les penseurs de Vienne et de Berlin dans les premières décennies du XXe siècle, faisant écho aux considérations antérieures sur le même thème en Amérique et en Grèce antique ?

Ludwig Wittgenstein, comme on le sait, a abandonné la philosophie après avoir publié son célèbre Tractatus Logico-Philosophicus en 1921. Il choisit de se consacrer plutôt au jardinage, dans une communauté monastique située dans les faubourgs de Vienne, où il campa durant quelques mois dans une cabane à outils. C’était en partie pour le ramener dans « le monde » que sa sœur Margarete (Gretl) l’invita à rejoindre l’architecte Paul Engelmann pour concevoir sa nouvelle maison, une structure moderniste rigoureuse, qui, désormais beaucoup changée, abrite aujourd’hui l’ambassade de Bulgarie.

La participation de Wittgenstein au projet fut relativement limitée selon son biographe Ray Monk, bien qu’Engelmann lui-même, par modestie professionnelle ou peut-être par ambivalence au sujet du produit fini, ait affirmé que la collaboration avait été plus étendue :

« Son rôle dans la conception de la maison concernait principalement la conception des portes, des fenêtres, des radiateurs et des serrures de fenêtres. Ce rôle n’est pas aussi marginal qu’il ne le paraît au premier abord, car ce sont précisément ces détails qui confèrent à la maison, par ailleurs assez simple, voire laide, sa beauté singulière. L’absence totale de toute décoration externe donne un aspect sévère, atténué seulement par les proportions gracieuses et l’exécution méticuleuse des éléments conçus par Wittgenstein. »

Wittgenstein a accordé ce que Monk appelle « une méticulosité presque fanatique à des détails comme les poignées de porte, en particulier, poussant les serruriers et les ingénieurs aux larmes quand ils cherchaient à respecter des standards apparemment impossibles à atteindre. La poignée de porte tubulaire non peinte conçue par Wittgenstein pour la maison de Gretl reste le prototype de toutes les poignées de porte de ce style encore en vogue au XXIe siècle. (Thomas Bernhard évoquait sûrement son idole, Wittgenstein, quand il soutint à un ami que le seul moyen de remplacer exactement une poignée de fenêtre cassée était de trouver une poignée de
fenêtre identiquement cassée.)

Monk affirme, plus d’une fois, que ce travail de conception a « ramené » Wittgenstein à la philosophie. La société viennoise joue un rôle central pour Monk, qui reproduit le portrait de Gretl peint par Klimt et fait observer qu’elle présenta son frère à un influent professeur de philosophie à l’université de Vienne. « Par son travail pour Gretl », écrit Monk, « Wittgenstein a été ramené à la société viennoise, et finalement, à la philosophie. »

Mais je doute que son retour à la philosophie trouve ses raisons dans les relations sociales, qui ont toujours été ambigües pour l’antisocial Wittgenstein. Je préfère croire que ce qui l’y a poussé se trouvait dans la poignée elle-même. Car lorsque Wittgenstein est revenu à la philosophie, l’idée qui le motivait par-dessus tout était que la nature du langage avait été mal comprise par les philosophes, « y compris, dit-il victorieusement, l’auteur du Tractatus[1] ». Il en était venu à croire que les mots ne donnaient pas, avant toute chose, une image de la vie – le mot « serpent » représentant ou sonnant comme un serpent réel. Ils étaient mieux appréhendés comme faisant partie de l’activité de la vie. En tant que tels, ils ressemblaient davantage à des outils. (Comme le veut l’argument célèbre de J. L. Austin, nous faisons des choses avec les mots : des choses comme « remercier, jurer, saluer, prier », selon une liste établie par Wittgenstein lui-même.) Wittgenstein a écrit ce qui suit dans ses historiquement décisives Recherches philosophiques (1953) : « Pense aux outils qui se trouvent dans une boîte à outils : marteau, tenailles, scie, tournevis, mètre, pot de colle, colle, pointes et vis. — Les fonctions de ces objets diffèrent tout comme les fonctions des mots. » Les mots peuvent sembler similaires, particulièrement lorsque nous les voyons imprimés, et surtout « quand nous philosophons ! ».

L’analogie que dressait Wittgenstein était précisément celle des manettes et des poignées.

« C’est comme lorsque nous regardons le tableau de bord d’une locomotive. Il s’y trouve des manettes qui se ressemblent toutes plus ou moins. (Ce qui est compréhensible, puisqu’elles doivent toutes pouvoir être actionnées à la main.) Mais l’une est la commande d’une manivelle que l’on peut faire tourner de façon continue (elle règle l’ouverture d’une soupape), une autre celle d’un interrupteur qui n’a que deux positions — marche ou arrêt —, une troisième est la commande d’un frein — plus on la tire, plus elle freine —, une quatrième celle d’une pompe — elle ne fonctionne que quand on la fait aller et venir. »

C’est sur l’utilité des poignées que Wittgenstein insiste ici. « The pump don’t work ’cause the vandals took the handles[2]. »

L’utilité des manettes et des poignées a aussi attiré l’attention du sociologue Georg Simmel, qui pensait néanmoins que l’utilité n’était pas tout. Dans son brillant essai datant de 1911 intitulé L’Anse, Simmel avançait que l’anse d’un vase faisait le lien entre deux mondes, l’utilitaire et le non-utilitaire. Un récipient, selon Simmel, « contrairement à une peinture ou à une statue, n’est pas censé être isolé et intouchable, mais il doit remplir une fin, ne serait-ce que symbolique. Car il est tenu dans la main et entraîné dans le mouvement de la vie pratique. » 

« Ainsi le récipient se trouve dans deux mondes à la fois : tandis que la réalité est sans rapport avec l’œuvre d’art “pure”, et qu’elle est en quelque sorte consommée dans celle-ci ; le vase est revendiqué, par la réalité, comme objet manipulé, rempli, vidé, prononcé et mis ici ou là. Cette double nature du vase s’exprime le plus résolument dans son anse. »

Pour Ralph Waldo Emerson aussi, les poignées avaient une double nature. « Chaque chose a deux poignées », écrivait-il dans son discours The American Scholar, « méfiez-vous de la mauvaise. » Stanley Cavell note que cette mise en garde cryptique « a elle-même deux poignées ». Outre le rappel bien connu qu’un argument a toujours deux faces, Emerson exhorte les savants à ne pas se détacher, en pensée,
de ce qu’il appelait dans un autre essai « la ville et les fermes ». Dans le résumé que Cavell fait d’Emerson (que lisait Wittgenstein pendant son service militaire au moment de la Première Guerre mondiale), la pensée et l’écriture efficaces requièrent, de la part du savant, une certaine « jumellité des mondes, des mots », un chevauchement du monde pratique et du monde philosophique, tout comme l’anse de Simmel. 

Les spécialistes ont depuis longtemps supposé qu’Emerson – qui de manière évasive nomme sa source « le vieil oracle » – aurait trouvé son aphorisme au sujet des deux poignées dans le Manuel attribué au philosophe stoïque grec Épictète. Mais je pense qu’il les a chipées (comme les vandales de Dylan) dans une source plus immédiate : l’essai de 1827 de Thomas De Quincey intitulé « De l’assassinat considéré comme un des beaux-arts » :

« Toute chose, en ce monde, a deux anses. L’assassinat, par exemple, peut être saisi par son anse morale (comme on le fait en général en chaire ou à Old Bailey[3]) ; et c’est là, je le confesse, son côté faible ; mais on peut aussi en traiter esthétiquement, comme disent les Allemands, c’est-à-dire par rapport au bon goût. »

De Quincey raconte alors l’histoire d’un incendie, dans une fabrique de pianos de Londres, auquel son ami Coleridge avait assisté : ce dernier, interrompu dans son thé de l’après-midi, y exprime sa déception que l’incendie n’ait pas été un spectacle plus esthétiquement plaisant.

Robert Frost a-t-il aussi été inspiré par l’essai de Quincey sur l’assassinat dans cette captivante série d’associations (apparemment) libres, issue d’une entrevue de 1916 ?

« L’amour, la lune et le meurtre ont, par consensus, de la poésie en eux. Mais elle est aussi ailleurs, par exemple dans le manche de hache d’un bûcheron canadien-français… Vous savez que les bûcherons canadiens-français taillent leurs manches de hache, en suivant la courbe du grain[4], et ils sont robustes et beaux. L’art devrait suivre les lignes de la nature, comme le grain d’un manche de hache. »

Bien sûr, on peut considérer que Frost fait allusion à d’autres choses – ici, et dans son poème connexe The Axe Helve, dans lequel un bûcheron canadien-français nommé Baptiste dénigre un manche de hache fabriqué à la machine, montrant avec l’ongle de son pouce la manière dont le grain paraît « à travers le long serpentin dessiné sur le manche / comme les deux traits du signe du dollar ». Les manches représentent ici la manière dont la poésie de Frost a suivi les rythmes tortueux, et peut-être non commerciaux, du langage ordinaire : le grain, ou ce qu’il a appelé les « sons de phrases ». (« Je connaissais chaque entaille et chaque rayure par cœur », dit le Crusoé d’Elizabeth Bishop[5] à propos de son couteau bien-aimé, « la lame bleuâtre, la pointe cassée / les lignes du grain du bois sur le manche ».)

Une telle vision de la manière dont le grain du bois doit dicter les lignes du manche – rappelant la manière dont Michel-Ange a prétendu libérer la statue, emprisonnée dans un morceau de marbre – semble à l’opposé de l’éloge des modèles antérieurs fait par Gary Snyder dans son poème Axe Handles. Dans celui-ci, son fils souhaite remplacer le manche manquant d’une hachette et Snyder suggère qu’ils réutilisent un manche de hache cassé.

Alors je commence à façonner le vieux manche
Avec la hachette ; et la formule
Apprise d’abord d’Ezra Pound
Sonne à mes oreilles !
« Quand on crée un manche de hache,
        le modèle n’est jamais très loin. »

Snyder fait remonter la citation à une source chinoise du IVe siècle, traduite pour lui par son propre professeur, Chen. « Et je comprends », conclut-il dans une révélation soudaine : « Pound était une hache, / Chen était une hache, je suis une hache / Et mon fils un manche, qui bientôt / Façonnera lui aussi, modèle / Et outil, ruse de la culture, / Notre manière de continuer. » Les modèles de Snyder n’ont pas la précision mécanique décriée par Baptiste, ils ressemblent plutôt au modèle qu’un auteur de sonnets a en tête lorsqu’il place le stylo sur le papier.

Snyder invoque l’idée de tradition littéraire comme « legs », transmis du père au fils et du maître à l’élève, « notre manière de continuer ». Dans une telle transmission, la hache remplace le stylo (dans un contexte différent, Snyder compare l’ordinateur portable à une petite tronçonneuse). Dans son éloge séduisant de la « ruse de la culture », Snyder rappelle l’assertion émouvante d’Elias Canetti : « Ce sont les activités silencieuses et prolongées de la main qui ont créé le seul monde où il nous importe de vivre[6] ».

Y a-t-il quelque chose d’inachevé ici ? La remarque entre parenthèses de Wittgenstein, par exemple, selon laquelle les manettes se ressemblent, comme frères et sœurs, a-t-elle eu une importance quelconque ? « Il s’y trouve [dans une locomotive] des manettes qui se ressemblent toutes plus ou moins. (Ce qui est compréhensible, puisqu’elles doivent toutes pouvoir être actionnées à la main.) » Pour Wittgenstein, ces manettes semblent momentanément prendre vie ; elles sont animées. Les poignées, pour les potiers, sont souvent la partie la plus vivante du récipient ; ce qui est compréhensible, puisqu’elles doivent toutes pouvoir être saisies à la main. Dans une incursion spéculative du même genre, Simmel imagine la poignée – pensez ici aux grenouilles fantaisistes qui sont parfois perchées sur la porcelaine chinoise ou aux anses serpentines des cocottes de la céramiste Karen Karnes – comme descendant subitement sur le récipient, venant d’un autre monde, plus pratique. « Ce contraste entre le vase et l’anse est plus accentué lorsque, comme cela se produit souvent, l’anse a la forme d’un serpent, d’un lézard ou d’un dragon », note Simmel. « Ces formes suggèrent l’importance particulière de l’anse : il semblerait que l’animal ait rampé sur le vase de l’extérieur, pour être incorporé dans la forme complète, seulement, pour ainsi dire, comme une arrière-pensée. »

 


Ce texte a été inspiré par une demande d’un ami qui me pressait de formuler quelques remarques sur le thème de l’« argile utilitaire » pour un rassemblement de potiers professionnels devant se tenir en septembre prochain à Gatlinburg, Tennessee. Peu enclin à me laisser entraîner dans un face à face entre les partisans de l’art et ceux de l’artisanat (une impasse, s’il en est), je suis tenté d’adopter une approche conciliatrice, une main – ou plutôt une anse – tendue au-dessus de cette division impérissable. Bien que je ne sois jamais allé à Gatlinburg, le premier fiancé de ma mère, un objecteur de conscience quaker, travaillait dans un camp forestier aux abords de la ville pendant la Seconde Guerre mondiale, remettant en état des sentiers dans le Parc national de Smoky Mountain et contribuant à un bulletin d’information ronéotypé intitulé The Double-Axe (« La Double Hache »). Il s’est noyé dans un accident de canoë après la guerre, et certaines choses qu’ils possédaient se sont finalement retrouvées entre mes mains, y compris sa raquette de tennis, comme je l’ai écrit il y a longtemps dans un poème intitulé To the Man Who Almost Married My Mother : « Ma main a usé jusqu’à lisser / le manche de votre raquette. »

– pour Stanley Cavell

 


[1] C’est-à-dire lui-même plus jeune.

[2] « La pompe ne marche pas parce que les vandales ont pris les poignées. » Paroles de Subterranean Homesick Blues de Bob Dylan.

[3] Nom d’une prison de Londres.

[4] Le sens de ses fibres.

[5] Dans son poème Crusoe in England.

[6] Elias Canetti, Masse et Puissance.

 


Traduit de l’anglais par Brice Le Stunff.


Ce texte a été publié pour la première fois en mai 2016 par la New York Review of Books sous le titre « Wittgenstein’s Handles ». Toutes les notes sont des notes de traduction.

Les termes « manette », « poignée », « anse » et « manche » sont tous des traductions du terme unique anglais handle. Dans la version originale en allemand des Recherches philosophiques (ou Investigations philosophiques dans la traduction
plus ancienne), le terme utilisé au même endroit par Wittgenstein est Handgriff.

Deux des poèmes mentionnés dans ce texte sont disponibles en ligne : Crusoe in England d’Elizabeth Bishop et Axe Handles de Gary Snyder.

« Pourquoi la classe ouvrière vote si souvent conservateur » de Jonathan Haidt

Illustration : Deni Pramadita

Pourquoi la classe ouvrière vote si souvent conservateur

Jonathan Haidt

Pourquoi donc une personne de la classe ouvrière irait voter pour un candidat conservateur ? Cette question a obsédé la gauche américaine depuis que Ronald Reagan a réussi à attirer le vote de si nombreux membres de syndicats, agriculteurs, catholiques urbains et autres personnes relativement sans pouvoir – les dénommés Reagan Democrats. Le Parti républicain n’est-il pas le parti du grand capital ? Les démocrates ne défendent-ils pas les petits, n’essaient-ils pas de redistribuer la richesse vers le bas ?

Beaucoup de commentateurs ont adopté une version ou une autre de l’hypothèse de la duperie : le Parti républicain ferait voter les gens contre leurs propres intérêts économiques par la tromperie, en provoquant l’indignation sur les questions culturelles. « Votez pour nous et nous protègerons le drapeau américain ! disent les républicains. Nous ferons de l’anglais la langue officielle des États-Unis ! Et, plus important, nous empêcherons les personnes homosexuelles de menacer votre mariage quand elles… se marient ! En chemin, nous réduirons les impôts des riches, diminuerons les prestations sociales des pauvres, nous permettrons aux industries de déverser leurs déchets dans vos verres d’eau, mais ne vous en souciez pas : Nous seuls pouvons vous protéger de ces hispanophones homosexuels brûleurs de drapeau ! ».

L’un des résultats les plus robustes de la psychologie sociale est que les gens trouvent les moyens de croire ce qu’ils ont envie de croire. Et la gauche a vraiment envie de croire à l’hypothèse de la duperie. Celle-ci les exonère de toute responsabilité, et les protège de la nécessité de se regarder dans le miroir ou d’arriver à comprendre ce qu’ils défendent au XXIᵉ siècle.

Voici un diagnostic plus douloureux, mais en fin de compte plus constructif, du point de vue de la psychologie morale : la politique au niveau national ressemble plus à la religion qu’au shopping. Il y est davantage question d’une vision morale qui unifie une nation et l’appelle à la grandeur que d’intérêt personnel ou que de politiques spécifiques. Dans la plupart des pays, la droite a tendance à percevoir cela plus clairement que la gauche. Aux États-Unis, les républicains ont effectué le difficile travail d’élaboration de leur vision morale dans les années 1970, et Ronald Reagan fut leur éloquent porte-parole. Le patriotisme, l’ordre social, des familles fortes, la responsabilité personnelle – pas les filets de sécurité étatiques – et la libre entreprise. Ce sont là des valeurs, pas des programmes gouvernementaux.

À l’inverse, les démocrates ont essayé de conquérir le cœur des électeurs en promettant de protéger ou d’étendre les programmes publics en faveur des personnes âgées, des jeunes, des étudiants, des plus pauvres et de la classe moyenne. Votez pour nous et nous utiliserons l’État pour nous occuper de tout le monde ! Mais la plupart des Américains ne veulent pas vivre dans un pays fondé avant tout sur la sollicitude. Les familles sont là pour ça.

Une des raisons pour lesquelles la gauche a une telle difficulté à établir une connexion durable avec les électeurs est que la droite possède un avantage intrinsèque : les conservateurs ont une sensibilité morale plus étendue que celle des libéraux (puisque c’est ainsi que l’on appelle les gens de gauche aux États-Unis). Pensez-y de cette façon : notre langue a des papilles gustatives qui réagissent à cinq catégories de substances chimiques, que nous percevons comme sucrées, acides, salées, amères, et umamis. Le sucré est généralement la plus attrayante des cinq saveurs, mais dès qu’il s’agit d’un repas sérieux, la plupart des gens ont envie de plus que cela.

De la même manière, vous pouvez considérer le sens moral comme une langue sensible à différentes saveurs morales. Au cours de mes recherches avec mes collègues de YourMorals.org, nous avons identifié les six préoccupations morales qui sont les meilleures candidates pour être les « papilles » innées du sens moral. Ces six préoccupations morales sont les suivantes : sollicitude/malveillance, justice/tricherie, liberté/oppression, loyauté/trahison, autorité/subversion et sacralité/dégradation¹. À travers toutes sortes d’enquêtes, au Royaume-Uni comme aux États-Unis, nous avons constaté que les gens qui s’identifient comme étant de gauche ont un score plus élevé sur les questions de sollicitude/malveillance. Par exemple, combien faudrait-il vous payer pour que vous donniez un coup de pied dans la tête d’un chien ? Personne ne veut faire cela, mais comparés aux conservateurs, les gens de gauche disent qu’il leur faudrait plus d’argent pour faire du mal à une créature innocente.

Toutefois, sur les questions ayant trait à la loyauté envers le groupe, au respect de l’autorité, et à la sacralité (traiter les choses comme sacrées et intouchables, pas seulement dans le contexte de la religion), il semble parfois que les gens de gauche manquent de papilles morales, ou du moins, que leur « cuisine » morale fasse moins appel à celles-ci. Par exemple, nos données indiquent que si vous voulez engager quelqu’un pour critiquer votre pays dans une émission de radio d’un autre pays (loyauté), pour faire un doigt d’honneur à son propre patron (autorité), ou pour signer une feuille de papier indiquant sa volonté de vendre son âme (sacralité), vous pouvez économiser beaucoup d’argent en affichant le message suivant : « Conservateurs : inutile de candidater ».

Aux États-Unis, ce sont précisément ces trois fondements moraux qui sous-tendent la plupart des questions « culturelles » qui, selon les théoriciens de la duperie, sont utilisées pour détourner les électeurs de leur intérêt personnel. Mais les électeurs votent-ils vraiment contre leur intérêt personnel lorsqu’ils votent pour des candidats qui partagent leurs valeurs ? La loyauté, le respect pour l’autorité et un certain degré de sacralité créent un ordre social plus fort, qui pose certaines limites à l’individualisme et à l’égoïsme. À mesure que le mariage s’effondre, et que la mondialisation et la diversité croissante des sociétés érodent le sentiment d’un patrimoine commun au sein de chaque nation, beaucoup d’électeurs dans beaucoup de pays occidentaux ont faim de cuisine morale conservatrice.

Bien que nous soyons au lendemain d’une crise financière qui – si les théoriciens de la duperie avaient raison – aurait du enterrer les questions culturelles et attirer la majeure partie de l’électorat vers la gauche, nous constatons aux États-Unis et dans de nombreux pays européens un mouvement plus prononcé vers la droite. Quand les gens craignent l’effondrement de leur société, ils ont tendance à vouloir de l’ordre et de la grandeur nationale, pas d’un gouvernement plus généreux.

Même s’il s’agit des deux papilles morales que les deux camps revendiquent – la justice et la liberté – la droite est capable de surpasser culinairement la gauche. La gauche considère généralement l’égalité comme centrale dans la notion de justice, et les gens de gauche sont extrêmement sensibles aux inégalités flagrantes qui existent sur le plan pratique, en particulier lorsque celles-ci correspondent à des clivages raciaux ou ethniques. Mais le sens plus large de la notion de justice correspond véritablement à celui d’une proportionnalité : Les gens sont-ils récompensés en proportion du travail qu’ils ont fourni pour un projet commun ? L’égalité pratique n’est considérée comme juste par la plupart des gens que dans le cas de figure spécial où chacun a contribué à parts égales. Les médias conservateurs (comme le Daily Mail en Grande-Bretagne ou Fox News aux États-Unis) sont beaucoup plus sensibles que les autres à la présence de « traîne-savates » et de fraudeurs aux prestations sociales, et ils sont très efficaces quand il s’agit d’attiser l’indignation envers un gouvernement qui ferme les yeux sur la tricherie.

Il en va de même pour la liberté. Les Américains et les Britanniques aiment tous la liberté. Pourtant, lorsque liberté et sollicitude sont en conflit, la gauche est plus susceptible de choisir la sollicitude. C’est le cœur de la bataille monumentale livrée aux États-Unis sur le plan de réforme des soins de santé voulu par Obama. Le gouvernement fédéral peut-il forcer certaines personnes à acheter un produit (une assurance maladie) pour faire marcher un plan qui étend les soins de santé à 30 millions d’autres personnes ? Le terme péjoratif d’« État-nounou » est rarement utilisé contre la droite (le Pastygate² étant peut-être une exception). Les conservateurs sont plus prudents lorsqu’il s’agit d’empiéter sur les libertés individuelles – par exemple celles des propriétaires d’armes à feu aux États-Unis ou celles des petits entrepreneurs – pour protéger des populations vulnérables, telles que les enfants, les animaux ou les immigrés.

En résumé, la gauche a tendance à placer la sollicitude envers les plus faibles, les malades et les plus vulnérables au-dessus de toutes les autres préoccupations morales. Il est admirable et nécessaire qu’un parti politique défende les victimes de l’injustice, du racisme et de la malchance. Mais en se concentrant autant sur les plus nécessiteux, la gauche ne répond pas à d’autres besoins, espoirs et préoccupations de nature morale – et parfois leur porte atteinte. Lorsque les gens de la classe ouvrière votent conservateur, comme tant d’entre eux le font aux États-Unis (dans l’électorat blanc du moins), ils ne votent pas contre leur intérêt personnel ; ils votent pour leur intérêt moral. Ils votent pour le parti qui leur sert une cuisine morale plus satisfaisante. Au XXIᵉ siècle, au Royaume-Uni et aux États-Unis, c’est à la gauche de réfléchir sérieusement à la recette de son succès.

 


 

[1] En anglais : care/harm, fairness/cheating, liberty/oppression, loyalty/betrayal, authority/subversion, sanctity/degradation.

[2] Réforme initiée en 2012 par le gouvernement britannique qui souhaitait taxer la nourriture chaude à emporter. Elle fut finalement abandonnée.

 


Traduit de l’anglais par Brice Le Stunff.


Jonathan Haidt est professeur de psychologie à la Stern School of Business de l’université de New York. Il est l’auteur de The Righteous Mind: Why Good People Are Divided by Politics and Religion (Vintage, 2013). Il a plus récemment coécrit avec Greg Lukianoff The Coddling of the American Mind (Penguin Press, 2018)

Cet article est une traduction de « Why working-class people vote conservative », paru dans The Guardian, Londres, le 5 juin 2012. Il a suscité de nombreuses réactions dans la presse anglophone. Jonathan Haidt a ainsi écrit un second article sur le même sujet. Des précisions importantes y sont faites concernant le type d’électorat qui tend à voter de plus en plus pour les partis conservateurs. Tous les liens permettant de suivre la discussion suscitée par le présent article ainsi que le second article lui-même sont disponibles ici (site de l’auteur).

« Cinq poèmes à Jean Voilier » de Paul Valéry (suite)

« Cinq poèmes à Jean Voilier » est maintenant disponible au Canada

Cinq poèmes à Jean Voilier de Paul Valéry est maintenant disponible au Canada, en Australie et au Japon.

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Pour des raisons liées au droit d’auteur, le livre ne devrait être disponible en Europe qu’en import. Il est possible de se le procurer sur Amazon.com (comptez 2 semaines de délai de livraison).

« Cinq poèmes à Jean Voilier » de Paul Valéry

Couverture de « Cinq poèmes à Jean Voilier »

Cinq poèmes à Jean Voilier est une sélection de poèmes de Paul Valéry. Ces cinq poèmes sont tirés des recueils Corona & Coronilla, composés par Valéry entre 1938 et 1945. Adressée à son dernier amour Jean Voilier, nom de plume de Jeanne Loviton, la poésie de Paul Valéry, gracieuse et recherchée, n’aura jamais été plus touchante et sincère.

À titre d’extrait, voici l’un de ces cinq poèmes :

Mon amour, qui vins sous mon toit
Plus élevé que bien des choses
Me dire en silence par poses
De déesse : je suis à toi.

Dans ce lieu haut où je suis roi
De pensives métamorphoses
Je voudrais toutes portes closes
Les penser selon ton émoi.

Seul à présent je tends l’oreille
Vers tes pas portant ta merveille
Et tous les biens de nos amours.

Dans mon cœur tendrement sonnée,
L’heure d’or que tu m’as donnée
Tinte encor, tintera toujours.

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