Article : « Pourquoi la classe ouvrière vote si souvent conservateur » de Jonathan Haidt

Photo : Edwin Andrade

Pourquoi la classe ouvrière vote si souvent conservateur

Jonathan Haidt

 
Pourquoi donc une personne de la classe ouvrière irait voter pour un candidat conservateur ? Cette question a obsédé la gauche américaine depuis que Ronald Reagan a réussi à attirer le vote de si nombreux membres de syndicats, agriculteurs, catholiques urbains et autres personnes relativement sans pouvoir – les dénommés Reagan Democrats. Le Parti républicain n’est-il pas le parti du grand capital ? Les démocrates ne défendent-ils pas les petits, n’essaient-ils pas de redistribuer la richesse vers le bas ?

Beaucoup de commentateurs ont adopté une version ou une autre de l’hypothèse de la duperie : le Parti républicain ferait voter les gens contre leurs propres intérêts économiques par la tromperie, en provoquant l’indignation sur les questions culturelles. « Votez pour nous et nous protègerons le drapeau américain ! disent les républicains. Nous ferons de l’anglais la langue officielle des États-Unis ! Et, plus important, nous empêcherons les personnes homosexuelles de menacer votre mariage quand elles… se marient ! En chemin, nous réduirons les impôts des riches, diminuerons les prestations sociales des pauvres, nous permettrons aux industries de déverser leurs déchets dans vos verres d’eau, mais ne vous en souciez pas : Nous seuls pouvons vous protéger de ces hispanophones homosexuels brûleurs de drapeau ! ».

L’un des résultats les plus robustes de la psychologie sociale est que les gens trouvent les moyens de croire ce qu’ils ont envie de croire. Et la gauche a vraiment envie de croire à l’hypothèse de la duperie. Celle-ci les exonère de toute responsabilité, et les protège de la nécessité de se regarder dans le miroir ou d’arriver à comprendre ce qu’ils défendent au XXIᵉ siècle.

Voici un diagnostic plus douloureux, mais en fin de compte plus constructif, du point de vue de la psychologie morale : la politique au niveau national ressemble plus à la religion qu’au shopping. Il y est davantage question d’une vision morale qui unifie une nation et l’appelle à la grandeur que d’intérêt personnel ou que de politiques spécifiques. Dans la plupart des pays, la droite a tendance à percevoir cela plus clairement que la gauche. Aux États-Unis, les républicains ont effectué le difficile travail d’élaboration de leur vision morale dans les années 1970, et Ronald Reagan fut leur éloquent porte-parole. Le patriotisme, l’ordre social, des familles fortes, la responsabilité personnelle – pas les filets de sécurité étatiques – et la libre entreprise. Ce sont là des valeurs, pas des programmes gouvernementaux.

À l’inverse, les démocrates ont essayé de conquérir le cœur des électeurs en promettant de protéger ou d’étendre les programmes publics en faveur des personnes âgées, des jeunes, des étudiants, des plus pauvres et de la classe moyenne. Votez pour nous et nous utiliserons l’État pour nous occuper de tout le monde ! Mais la plupart des Américains ne veulent pas vivre dans un pays fondé avant tout sur la sollicitude. Les familles sont là pour ça.

Une des raisons pour lesquelles la gauche a une telle difficulté à établir une connexion durable avec les électeurs est que la droite possède un avantage intrinsèque : les conservateurs ont une sensibilité morale plus étendue que celle des libéraux (puisque c’est ainsi que l’on appelle les gens de gauche aux États-Unis). Pensez-y de cette façon : notre langue a des papilles gustatives qui réagissent à cinq catégories de substances chimiques, que nous percevons comme sucrées, acides, salées, amères, et umamis. Le sucré est généralement la plus attrayante des cinq saveurs, mais dès qu’il s’agit d’un repas sérieux, la plupart des gens ont envie de plus que cela.

De la même manière, vous pouvez considérer le sens moral comme une langue sensible à différentes saveurs morales. Au cours de mes recherches avec mes collègues de YourMorals.org, nous avons identifié les six préoccupations morales qui sont les meilleures candidates pour être les « papilles » innées du sens moral. Ces six préoccupations morales sont les suivantes : sollicitude/malveillance, justice/tricherie, liberté/oppression, loyauté/trahison, autorité/subversion et sacralité/dégradation¹. À travers toutes sortes d’enquêtes, au Royaume-Uni comme aux États-Unis, nous avons constaté que les gens qui s’identifient comme étant de gauche ont un score plus élevé sur les questions de sollicitude/malveillance. Par exemple, combien faudrait-il vous payer pour que vous donniez un coup de pied dans la tête d’un chien ? Personne ne veut faire cela, mais comparés aux conservateurs, les gens de gauche disent qu’il leur faudrait plus d’argent pour faire du mal à une créature innocente.

Toutefois, sur les questions ayant trait à la loyauté envers le groupe, au respect de l’autorité, et à la sacralité (traiter les choses comme sacrées et intouchables, pas seulement dans le contexte de la religion), il semble parfois que les gens de gauche manquent de papilles morales, ou du moins, que leur « cuisine » morale fasse moins appel à celles-ci. Par exemple, nos données indiquent que si vous voulez engager quelqu’un pour critiquer votre pays dans une émission de radio d’un autre pays (loyauté), pour faire un doigt d’honneur à son propre patron (autorité), ou pour signer une feuille de papier indiquant sa volonté de vendre son âme (sacralité), vous pouvez économiser beaucoup d’argent en affichant le message suivant : « Conservateurs : inutile de candidater ».

Aux États-Unis, ce sont précisément ces trois fondements moraux qui sous-tendent la plupart des questions « culturelles » qui, selon les théoriciens de la duperie, sont utilisées pour détourner les électeurs de leur intérêt personnel. Mais les électeurs votent-ils vraiment contre leur intérêt personnel lorsqu’ils votent pour des candidats qui partagent leurs valeurs ? La loyauté, le respect pour l’autorité et un certain degré de sacralité créent un ordre social plus fort, qui pose certaines limites à l’individualisme et à l’égoïsme. À mesure que le mariage s’effondre, et que la mondialisation et la diversité croissante des sociétés érodent le sentiment d’un patrimoine commun au sein de chaque nation, beaucoup d’électeurs dans beaucoup de pays occidentaux ont faim de cuisine morale conservatrice.

Bien que nous soyons au lendemain d’une crise financière qui – si les théoriciens de la duperie avaient raison – aurait du enterrer les questions culturelles et attirer la majeure partie de l’électorat vers la gauche, nous constatons aux États-Unis et dans de nombreux pays européens un mouvement plus prononcé vers la droite. Quand les gens craignent l’effondrement de leur société, ils ont tendance à vouloir de l’ordre et de la grandeur nationale, pas d’un gouvernement plus généreux.

Même s’il s’agit des deux papilles morales que les deux camps revendiquent – la justice et la liberté – la droite est capable de surpasser culinairement la gauche. La gauche considère généralement l’égalité comme centrale dans la notion de justice, et les gens de gauche sont extrêmement sensibles aux inégalités flagrantes qui existent sur le plan pratique, en particulier lorsque celles-ci correspondent à des clivages raciaux ou ethniques. Mais le sens plus large de la notion de justice correspond véritablement à celui d’une proportionnalité : Les gens sont-ils récompensés en proportion du travail qu’ils ont fourni pour un projet commun ? L’égalité pratique n’est considérée comme juste par la plupart des gens que dans le cas de figure spécial où chacun a contribué à parts égales. Les médias conservateurs (comme le Daily Mail en Grande-Bretagne ou Fox News aux États-Unis) sont beaucoup plus sensibles que les autres à la présence de « traîne-savates » et de fraudeurs aux prestations sociales, et ils sont très efficaces quand il s’agit d’attiser l’indignation envers un gouvernement qui ferme les yeux sur la tricherie.

Il en va de même pour la liberté. Les Américains et les Britanniques aiment tous la liberté. Pourtant, lorsque liberté et sollicitude sont en conflit, la gauche est plus susceptible de choisir la sollicitude. C’est le cœur de la bataille monumentale livrée aux États-Unis sur le plan de réforme des soins de santé voulu par Obama. Le gouvernement fédéral peut-il forcer certaines personnes à acheter un produit (une assurance maladie) pour faire marcher un plan qui étend les soins de santé à 30 millions d’autres personnes ? Le terme péjoratif d’« État-nounou » est rarement utilisé contre la droite (le Pastygate² étant peut-être une exception). Les conservateurs sont plus prudents lorsqu’il s’agit d’empiéter sur les libertés individuelles – par exemple celles des propriétaires d’armes à feu aux États-Unis ou celles des petits entrepreneurs – pour protéger des populations vulnérables, telles que les enfants, les animaux ou les immigrés.

En résumé, la gauche a tendance à placer la sollicitude envers les plus faibles, les malades et les plus vulnérables au-dessus de toutes les autres préoccupations morales. Il est admirable et nécessaire qu’un parti politique défende les victimes de l’injustice, du racisme et de la malchance. Mais en se concentrant autant sur les plus nécessiteux, la gauche ne répond pas à d’autres besoins, espoirs et préoccupations de nature morale – et parfois leur porte atteinte. Lorsque les gens de la classe ouvrière votent conservateur, comme tant d’entre eux le font aux États-Unis (dans l’électorat blanc du moins), ils ne votent pas contre leur intérêt personnel ; ils votent pour leur intérêt moral. Ils votent pour le parti qui leur sert une cuisine morale plus satisfaisante. Au XXIᵉ siècle, au Royaume-Uni et aux États-Unis, c’est à la gauche de réfléchir sérieusement à la recette de son succès.

 


 

[1] En anglais : care/harm, fairness/cheating, liberty/oppression, loyalty/betrayal, authority/subversion, sanctity/degradation.

[2] Réforme initiée en 2012 par le gouvernement britannique qui souhaitait taxer la nourriture chaude à emporter. Elle fut finalement abandonnée.

 


Jonathan Haidt est professeur de psychologie à la Stern School of Business de l’université de New York. Il est l’auteur de The Righteous Mind: Why Good People Are Divided by Politics and Religion (Vintage, 2013). Il a plus récemment coécrit avec Greg Lukianoff The Coddling of the American Mind (Penguin Press, 2018)

Cet article est une traduction de « Why working-class people vote conservative », paru dans The Guardian, Londres, le 5 juin 2012. Il a suscité de nombreuses réactions dans la presse anglophone. Jonathan Haidt a ainsi écrit un second article sur le même sujet. Des précisions importantes y sont faites concernant le type d’électorat qui tend à voter de plus en plus pour les partis conservateurs. Tous les liens permettant de suivre la discussion suscitée par le présent article ainsi que le second article lui-même sont disponibles ici (site de l’auteur).

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« Cinq poèmes à Jean Voilier » de Paul Valéry

Couverture de « Cinq poèmes à Jean Voilier »

Cinq poèmes à Jean Voilier est une sélection de poèmes de Paul Valéry. Ces cinq poèmes sont tirés des recueils Corona & Coronilla, composés par Valéry entre 1938 et 1945. Adressée à son dernier amour Jean Voilier, nom de plume de Jeanne Loviton, la poésie de Paul Valéry, gracieuse et recherchée, n’aura jamais été plus touchante et sincère.

À titre d’extrait, voici l’un de ces cinq poèmes :

Mon amour, qui vins sous mon toit
Plus élevé que bien des choses
Me dire en silence par poses
De déesse : je suis à toi.

Dans ce lieu haut où je suis roi
De pensives métamorphoses
Je voudrais toutes portes closes
Les penser selon ton émoi.

Seul à présent je tends l’oreille
Vers tes pas portant ta merveille
Et tous les biens de nos amours.

Dans mon cœur tendrement sonnée,
L’heure d’or que tu m’as donnée
Tinte encor, tintera toujours.

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